vendredi 15 mai 2020
La fille des manifs
Hasards de la programmation éditoriale, Actes Sud Junior et Syros publient chacun à quelques semaines d’intervalle un livre qui raconte l’irrésistible ascension d’une adolescente propulsée plus ou moins malgré elle à la tête d’un mouvement de lutte pour la survie de notre planète. Il y a trois semaines, je vous présentais Jean-Philippe Blondel campant Lou en Greta Thunberg du Grand Est dans Il est encore temps ! Aujourd’hui, c’est Isabelle Collombat qui, avec La fille des manifs, nous conte l’itinéraire de Barbara militant pour la sauvegarde du climat.
Lorsque commence le récit de Barbara, elle est déjà bien engagée dans les manifestations dont elle a pris la tête. Mais après l’euphorie des débuts, les difficultés vont s’accumuler sur ses épaules. La Présidente de la République – oui, la France a élu UNE présidente, preuve que nous sommes bien dans une fiction – tente de récupérer à son profit les images positives que diffusent sa jeunesse et l’énergie qu’elle incarne. Son directeur de cabinet essaie de forcer la main de Barbara en l’invitant à un déjeuner à l’Élysée. Le refus de la jeune fille, quelques propos "à l'arrache" répercutés par les médias, vont lui valoir des ennuis. Une députée de la majorité la descend avec mépris à la radio. D’obscures barbouzes essaient de la salir en déclenchant une campagne de harcèlements et de calomnies via les réseaux sociaux. Jusqu’où ira la violence des attaques ? Barbara l’ignore encore, mieux vaut pour elle.
Dans ce tourbillon médiatique, Barbara a heureusement le soutien de ses parents, de son petit frère Joris et d’amis fidèles engagés avec elle. Mais la grève des élèves tous les vendredis ne fait pas que des heureux dans le monde éducatif. Le proviseur, plutôt bienveillant, a des comptes à rendre au Rectorat. Surtout, Barbara est dans une section pro, hôtellerie et cuisine, elle doit bientôt faire un stage chez un grand chef et les pressions vont monter de toutes parts pour tenter de l’abattre, elle et le mouvement qui l'aspire autant qu'elle l'entraîne.
Isabelle Collombat a confié les rênes du récit à sa jeune héroïne. Et celle-ci ne peut s’empêcher de l’écrire comme un journal qu’elle destinerait à sa grand-mère, Annie, dont on va découvrir peu à peu le destin tragique. C’est une seconde histoire, parallèle, qui court aux côtés de Barbara, placée sous l’aura d’Annie, et du temps présent, le combat d’une femme blessée par la vie qui, revenue comme un ange du passé, va entretenir le dialogue de sa petite-fille avec elle-même, soutenir sa colère et lui interdire de renoncer à l’action et à la lutte. Et qui sait à l’amour ? Car Barbara peine à entrevoir au milieu de tout ce b… qu’elle est aussi tombée, chemin faisant, grave amoureuse.
La fille des manifs – Isabelle Collombat – Syros – 2020 (176 pages, 15,95 €)
vendredi 8 mai 2020
L'île
Aujourd’hui, je veux vous parler d’un livre qui n’existe pas mais que son auteur a terminé hier, 7 mai 2020, remerciements inclus, et que j'ai lu. Vincent Villeminot, dont je vous ai présenté naguère Nous sommes l'étincelle, s’est lancé au début de cette période, qui restera sans doute dans l’histoire de France comme celle du « Grand Confinement », dans l’écriture d’un roman dont il avait jeté les bases l'an passé lors d’une résidence d’auteur à l’île d’Aix. Pour ceux qui ne connaîtraient pas la Charente-Maritime, l’île d’Aix est un petit caillou situé dans le Pertuis d'Antioche, entre l’île d’Oléron et Fouras, où l’on cultive les huîtres, le souvenir de Napoléon et les touristes qui s'intéressent encore à « cet enflé avec son chapeau à la con » (comme disait Zazie).
Notre auteur a surtout décidé de renouer avec la tradition des feuilletonistes. Avec la complicité de son éditeur, il a délivré peu à peu son récit de sa gangue imaginaire, mettant en ligne chaque soir à 18 h pétantes, via Calameo, quelques pages abondamment commentées, analysées, décryptées sur Facebook par un nombre croissant de lecteurs (dont une majorité de lectrices, m'a-t-il semblé) progressivement constitués en fandom. J’avoue que je me suis pris moi aussi au jeu, de la lecture sinon des commentaires, et j’ai attendu chaque soir ma livraison à domicile, lisant en dix minutes ce que l’auteur avait mis huit heures ou plus à écrire. Ça m’a rappelé l’époque où je découvrais avidement chaque soir, en rentrant du travail, un bout de Miss Charity, le roman qu’écrivait ma femme.
Hors saison, il n’y a qu’une petite centaine d’habitants sur l’île qui est desservie par un bac, comme l’étaient autrefois Ré et Oléron avant qu’on ne bâtisse un pont les reliant au continent. Sa petite taille a valu à Aix de rester une île. Les insulaires ressemblent peu ou prou à des gens qui se seraient confinés plus ou moins volontairement...
Or, un beau jour, ou plutôt un mauvais jour, de mystérieux et inquiétants événements, visibles de l’île, se produisent sur le continent. Fumées noires, flammes immenses la nuit, La Rochelle et toute la côte s’embrasent, plus aucune liaison téléphonique ou radio ne fonctionnent. Sans nouvelles, les Aixois·es en sont réduit·es à formuler les hypothèses les plus épouvantables : explosion nucléaire, guerre civile, épidémie foudroyante, folie collective... Certains, plus inquiets, ont des proches à La Rochelle, enfants, frères, sœurs, qui ne répondent plus. Sachant qu'elle ne peut compter dans l’immédiat que sur ses propres ressources, l’île s’organise et se met en position d’autarcie défensive.
Une petite bande d’ados, amis, frères et sœurs, d'abord insouciante, feignant de croire à un nouveau jeu, commence à gamberger. Il y a évidemment, tant parmi eux que parmi les adultes, des passifs qui ressurgissent, des rivalités, des jalousies, qui pèseront sur le cours des événements, de plus en plus dramatiques au fil des quatre mois raconté par un des jeunes, Jolan dit « Poléon ». Dans l’épreuve, les caractères se dévoilent, s’affermissent, de façon parfois inattendue. Les amitiés et amours se nouent et se dénouent. Au fil du temps, une hypothèse effrayante prend corps et circule dans la petite communauté : une maladie très contagieuse, une sorte de rage baptisée Amok aurait contaminé l'ensemble de la population française qui se serait entre-tuée. Les Aixois décident en conséquence de dresser un cordon sanitaire, gardé jour et nuit : nul n’entrera dans l’île jusqu’à nouvel ordre. Pourtant des jeunes de l’île qu’on croyait morts tout en les espérant vivants, parviennent à aborder : mis immédiatement en quarantaine le temps de savoir s’ils sont malades ou non, les choses tournent mal, confirmant les doutes que tout le monde avait, et les hypothèses les plus tragiques. On ne peut en dire plus par peur de « divulgâcher » la suite de ce thriller insulaire.
Vincent Villeminot nous a tenus en haleine jusqu’au bout et retombe sur ses pieds. Chapeau, l’artiste ! Les résonances de cette aventure avec notre situation actuelle de lecteurs confinés n’étaient évidemment pas fortuites… S’il a voulu souligner dans ses remerciements le caractère collectif de son entreprise tout aussi confinée (lire aussi son interview ici), nul ne doute désormais que c’est le courage de l'auteur et l'appoint du whisky écossais seuls qui nous ont valu d’assister à l’éclosion à ciel ouvert - sombre mais pas désespérant - de cette fiction si proche de la nôtre.
L’île – Vincent Villeminot – 2020 – éditeur probable : PKJ – quelque 500 pages – prix fixe à fixer...
À noter qu'une version audio, concoctée en famille, double le manuscrit numérique sur Spotifiy.
vendredi 1 mai 2020
Cannibale
Cannibale ! Tant que l’on évoque les mœurs de peuplades éloignées dans le temps et l’espace, on peut tenir le qualificatif à distance respectable de soi. Dans notre civilisation et à notre époque, le cannibalisme reste une aberration rarissime, celle par exemple d’un Japonais étudiant en France la littérature comparée… Mais il est une forme psychologique de cette perversion qui est peut-être plus répandue qu’on ne le pense, tapie quelque part dans la colonie de nos pulsions.
Qui d’entre nous n’a effleuré sinon rencontré une de ces personnalités aussi dévorante qu’insaisissable ? Dans son roman policier intitulé justement Cannibale, Danielle Thiéry nous en dévoile une : Roxane, une adolescente dont la trajectoire va s’avérer être de plus en plus trouble et menaçante.
Tout commence lors d’une nuit de fête de la musique, en pleine forêt. La course d’orientation a bien abouti dans la clairière où les lycéen•nes sont attendu•es, mais deux d’entre eux manquent à l’appel, Rafaël et Roxane. Rien d’inquiétant a priori, mais Olympe, mue par un sourd pressentiment, juge très vite la situation anormale. Alors quand son père, le capitaine de police Antony Marin, est appelé au chevet d’une jeune fille blessée et incohérente retrouvée sur une route toute proche, commence une enquête qui va rapidement tourner en vrille.
Danielle Thiéry n’a pas eu à aller très loin pour chercher l’inspiration. Elle a été l’une des premières femmes de la police en France à devenir commissaire divisionnaire. Elle a écrit plusieurs romans policiers pour adultes mais elle a choisi pour Cannibale de planter le décor dans le milieu lycéen, avec un tandem père-fille très fort, même si –ou parce que - la relation entre Olympe et Antony Marin n’est pas toujours de tout repos.
Ici le roman policier tourne vite au thriller compte tenu du profil très particulier de l’autre héroïne, Roxane. Ce profil, l’autrice nous y introduit peu à peu en nous donnant accès aux pensées de la jeune fille, dévoilées en début de chapitre, comme une voix off sans âge, glaçante et implacable. Qui est Roxane ? Que veut-elle ? Est-elle responsable de la disparition de Rafaël ? Et de quoi est-elle vraiment capable ?
Sans doute du pire, se dit-on au fil des rebondissements de l’enquête menée pour retrouver Rafaël. Danielle Thiéry nous tient en haleine jusqu’au bout, tandis que l’ombre portée de Roxane sur les événements, noire et impitoyable, grandit sans cesse…
Écouter cette chronique (extrait lu à 2:30) :
À noter : la parution de ce livre initialement prévue le 2 avril 2020 a été reportée au 8 octobre.
vendredi 24 avril 2020
Il est encore temps !
Lou y es-tu ?
« Manquerait plus que je devienne heureuse de vivre. »
Lou
Il était prévisible que le mouvement mondial de la jeunesse suscité par la figure aussi forte qu'intrigante de Greta Thunberg fût tôt ou tard exploré par ceux des auteurs qui se tiennent au plus près d'elle : les auteurs et autrices pour la jeunesse. Jean-Philippe Blondel, avec son nouveau roman, intitulé Il est encore temps ! comme un appel ou un slogan de manif, retrace l'itinéraire de Lou entre l'été 2018 et le printemps 2019. Naissance d'une rébellion.
Au seuil de l'été, Lou s'extrait péniblement de quatre années de collège « incolores », qu'elle n'a pas aimées. C'est la marasme, elle fait même un malaise et finit par avouer au médecin de famille chez qui sa mère l'a envoyée que l'avenir l'inquiète, le climat, tout ça et qu'elle redoute par dessus tout « que rien n'ait un sens ». L'été passe, languide et c'est résignée que Lou fait son entrée en Seconde. Elle a quinze ans, trois années à tirer avant de s'extirper du lycée. On verra après.
Tout va aller très vite, pourtant. Lou se sent papier peint et rase les murs. Alors quand une fille s'intéresse à elle, tout semble s'ouvrir. Prénom Carmen. Carmen qui promène un arc-en-ciel avec elle. Un tourbillon. Amitié immédiate, coup de foudre. Carmen invite Lou à une « fête chez elle ». Une quoi ? a failli répondre Lou... À cette fête, Lou va rencontrer Valentin qui lui parle de Greta Thunberg. « Greta qui ? ». Bref, Lou est extraite sans ménagement de sa coquille car la jeune activiste suédoise dont elle ignorait tout cristallise subitement son besoin d'agir. Et le charme de Valentin opère peut-être une autre cristallisation que Lou ne veut pas encore s'avouer.
Carmen, c'était le coup de semonce. La poussée suivante, de façon inattendue, va venir de Victoria, celle qui représente pourtant pour Lou « toute la bourgeoisie catholique de la ville ». Victoria débarque chez Lou - quoi ?! « une camarade de classe me rend visite » ?! - et lui colle sous le nez les images des manifs de la jeunesse européenne qui a envahi les rues d'Amsterdam, Rotterdam, Bruxelles, Berlin... « Il faut le faire, Lou ! » décrète Victoria. Comment Lou va être bombardée cheffe de manifestation à l'insu de son plein gré, c'est ce que raconte la suite du roman de Jean-Philippe Blondel.
L'auteur nous plonge dans l'effervescence lycéenne d'une ville de province. Comment fabrique-t-on de toutes pièces une manif ? Quels soutiens inespérés Lou va recevoir, d'une enseignante, de sa propre mère, etc ? Quelles oppositions, aussi... Évidemment, l'héroïne, c'est Lou qui se métamorphose en quelques semaines, convertissant ses peurs et ses angoisses personnelles en action collective et qui va devenir pour ses camarades et jusque dans les médias locaux le visage de la lutte pour le climat.
Il est encore temps ! nous entraîne jusqu'au jour de la manif, le climax du roman, le jour où Lou devient, comme Carmen le lui a prédit, la « Greta Thunberg du Grand-Est ». Le combat, pourtant, ne fait que commencer.
vendredi 17 avril 2020
Tenir debout dans la nuit
New-York jusqu’au petit matin.
« Mais quelle conne ! Mais quelle conne ! Mais quelle conne ! Mais quelle conne ! Mais quelle conne ! ». Lalie est en colère contre elle-même. Elle ne le sait pas encore, mais cette colère va la soutenir et la sauver. Car elle se retrouve le premier soir de son arrivée à errer dans New-York, sans papiers, sans argent, le ventre creux. Dans l’immédiat, il est exclu qu’elle reparaisse dans l’appartement d’où elle s’est enfuie. Elle ne veut pas se retrouver seule face à Piotr. Dès que sa mère leur a tourné les talons pour aller passer la nuit ailleurs, les laissant seuls, à huis-clos, le garçon l’a agressé sexuellement.
Que peut-elle se reprocher maintenant ? D’avoir accepté l’invitation au voyage de Vanessa, qui l’a toujours éblouie quand elle lui comparait sa propre mère, et d’avoir englouti ses économies dans le billet aller-retour ? D’avoir cru qu’elle pourrait rester seule avec Piotr ? De n’avoir rien vu venir, de ne pas avoir su poser des limites claires à leur relation ? Flouée par le flou de son corps et de ses émotions ? Lalie a toute la nuit pour tourner et retourner la situation dans sa tête.
Nous l’accompagnons dans son errance, livrés à son monologue intérieur, assistant à ses découvertes et éprouvant ses frayeurs. Ce sightseeing de New-York s’enfonçant dans la nuit vaut pour lui-même, tandis que Lalie se refait le film de sa vie, des bons et mauvais moments qui lui reviennent en mémoire, réactivés par les rencontres qu’elle fait, tantôt rassurantes, tantôt menaçantes, mais toujours indécises pour une ado qui ne parle que trois mots d’anglais et pour qui la topographie de cette ville de 20 millions d’habitants se résume à deux directions : uptown et downtown.
Sur ce film, en surimpression, reviennent les images obsédantes de ce qui s’est passé dans l’appartement avec Piotr. Et ça, ce n’était pas l’année dernière ou il y a quatre ans. Ça vient de lui arriver, c’est tout frais et même : glaçant.
Elle marche donc au petit bonheur la chance dans New-York avec trois caméras embarquées : celle qui nous livre la ville vue par ses yeux, celle qui a enregistré sa vie depuis le début et nous la restitue par bribes et celle qui tout à l’heure filmait en direct les deux adolescents. Au montage, Éric Pessan a entrelacé les séquences, soufflant le chaud et le froid, le passé et le présent, les moments d’humanisation et ceux de déshumanisation. Et nous découvrons peu à peu Lalie.
Qu’y a-t-il au bout de cette nuit si Lalie parvient à la franchir ? Vanessa doit rentrer au petit matin, la confrontation avec Piotr est inévitable, ce sera paroles du fils contre paroles de l’invitée, du garçon contre la fille.
Éric Pessan prend soin de mener son récit jusqu’à son terme, n’esquivant aucune des difficultés que rencontre une adolescente en pareille circonstance, y compris dans « l’après », ici au retour en France. À l'heure de #MeToo, il a dédié son livre à mes filles qui, je l’espère ne seront jamais des proies. À mon fils qui, je l’espère, ne sera jamais un prédateur. Et inversement ». Il s’en dégage incidemment un beau portrait de New-York, ville intense et fascinante, personnage à part entière du roman, à ne fréquenter qu’en bonne compagnie. En « dépaysant » son récit dans la Grosse Pomme, Eric Pessan a même réussi à distraire par moments son héroïne, et nous avec elle, de sa cruelle mésaventure.
Écouter cette chronique ( extrait lu à 03:19) :
Tenir debout dans la nuit - Éric Pessan - l'école des loisirs - 2020 (158 pages, 13,00 €)
Tenir debout dans la nuit - Éric Pessan - l'école des loisirs - 2020 (158 pages, 13,00 €)
vendredi 10 avril 2020
La mémoire des Couleurs
Pour une fois, je ne vais pas vous parler d’un livre juste sorti. La mémoire des couleurs, de Stéphane Michaka a été publié en 2018. Mais dans le climat un peu étrange créé par notre confinement (inter)national actuel, j’ai pensé que cette dystopie ne déparerait pas notre représentation du monde. D’ailleurs, arrivant à la dernière page l’autre matin, j’ai dû me pincer pour savoir si oui ou non j’avais réintégré ce qu’on nomme, sans pouvoir toujours en être sûr, la réalité. Le monde confiné qui resurgissait, ayant fermé mon livre, n’était-il pas aussi insolite que celui que je venais de quitter ?
C’est que l’auteur a choisi de nous balader lui aussi entre deux mondes, le nôtre ou du moins quelque chose qui lui ressemble, en mode banlieue grise généralisée et un autre, baptisé Circé, d’où un certain nombre d’individus sont régulièrement éjectés, en guise de punition apparemment. C’est du moins ce qu’on commencera à comprendre en faisant plus ample connaissance avec Mauve, un garçon d’une quinzaine d’années qui se réveille dans une brocante, ne sachant dans un premier temps ni qui il est ni d’où il vient. Il tombe heureusement sur des gens plutôt bienveillants et patients, qui ne s’étonnent pas outre mesure de son état psychique. Anna a déjà recueilli deux « couleurs », Rouge et Gris qui ont disparu dans la nature sans qu’elle sache ce qu’ils sont devenus. On l'apprendra plus tard. Et André, un ancien, épris de jazz, va révéler Mauve à lui-même en découvrant notamment ses étonnantes capacités de lecteur. Un Mauve qui ne sait déjà pas trop quoi faire de ses dons de télépathe, qui l'informent en permanence de ce que les gens pensent, en sus de ce qu'ils disent.
Le monde d’où vient Mauve se nomme Circé. Une succession de rêves va lui en faire recouvrer progressivement la mémoire. C’est une société parfaite, gouvernée par l’Oracle, une intelligence artificielle. Tous les êtres, étroitement surveillés, y portent un nom de couleur, couleur qui est aussi celle de leur peau. Ce qui n’est pas le cas de Mauve, anomalie qui a peut-être conduit à son rejet : Circé n’aime pas les anomalies… Dans cette société de Couleurs, aimer, c’est déteindre – littéralement – et devenir une nuance de l’autre. Cette particularité, pour délicate qu’elle soit, ne peut masquer que Circé est un univers parfaitement étouffant. Mauve y incarne une rébellion adolescente naissante, que vont nourrir son passage sur Terre et les rencontres qu’il y fait, jusqu’à rejoindre un groupe de Couleurs résistant qui s’organise pour éviter à notre planète de subir à son tour le joug de l’Oracle et le sort de Circé. Mauve est-il vraiment appelé à jouer un rôle décisif dans cette Résistance ? Ses compétences exceptionnelles de programmeur vont-elles l'y aider ? L’enjeu de son itinéraire et donc du roman se dessine peu à peu.
Stéphane Michaka n’a pas eu à trop grossir le trait pour faire de Circé une description de ce qui attend notre humanité, au sein de laquelle l’intelligence artificielle prend peu à peu le pouvoir, plus vite sans doute que la conscience que nous pouvons en avoir. La mémoire des couleurs, roman d’initiation pour la jeunesse, s’inscrit dans une longue lignée d’ouvrages de science-fiction décrivant un futur dont notre présent est désormais tout proche. C'est donc aussi un conte d'avertissement. Voici ce qui nous attend, nous avertit l'auteur, si nous (nous) laissons faire, si nous n'entrons pas en résistance.
La mémoire des couleurs – Stéphane Michaka – PKJ – 2018 (425 pages, 17,90 €)
vendredi 3 avril 2020
Je te plumerai la tête/Maman les p'tits bateaux
Exceptionnellement ce vendredi, deux livres aux formats bien différents. À ma gauche, Je te plumerai la tête, un poids lourd de plus de 500 pages, à ma droite Maman les p’tits bateaux, un poids plume de 80 pages. Mais pour les deux, un titre en forme de chanson traditionnelle et une seule et même autrice, Claire Mazard. Et dans les deux cas, une histoire d’emprise d’un homme mûr sur une jeune fille, une ado et une pré-ado. Le pervers narcissique du premier est le père de l’adolescente. Le violeur du second est son oncle maternel.
Pour Lilou, qui commence son récit à 16 ans, traversé de nombreux souvenirs d’enfance heureuse, imaginer son père en prédateur sournois est évidemment impensable. Papa, c’est Papa Lou par ci, Papa Lou par là, un amour sans nuages d’aussi loin que Lilou se rappelle son père. Son père, ce héros.
Le doute va pourtant s’instiller lentement dans l’esprit de la jeune fille quand sa mère Caroline tombe gravement malade. Sous prétexte d’épargner sa fille, Papi Lou lui conseille ne pas rendre visite à sa mère. Il va assurer, comme il a toujours assuré, et cette pose de sauveur de toute chose lui va bien. Tous les amis, tous les voisins, tous les commerçants alentour sont d’ailleurs convaincus que cet homme est un père admirable, un mari dévoué, un chef d’entreprise performant.
C’est le journal de Lilou qui nous conte son dessillement progressif, les questions qu’elle se pose, les réponses que son père lui fait pour l’entretenir dans ses illusions quand il sent qu’elle commence à douter de lui, de son comportement. Ce que lui transmet sa mère, sur son lit d’hôpital, en l’aidant à réviser son bac de français, va être un viatique essentiel. Peu à peu, Lilou va découvrir que son cher Papa Lou a fait le vide autour d’eux, qu’il va même essayer et réussir à la couper un moment de ses amis, à l’isoler. Pire, qu’il l’espionne d’une façon qu’elle n’aurait pas osé soupçonner. Heureusement, Tante Jo, la sœur de sa mère, ne va jamais l’abandonner après la mort de celle-ci. C’est à elle que Lilou devra son salut.
Je te plumerai la tête est une sorte de thriller domestique, qui passe au scanner le bonheur apparent d’une vie ordinaire. Claire Mazard démonte et démontre minutieusement, par le simple récit, tous les mécanismes à l’œuvre chez un pervers narcissique et les pièges répétés dans lesquels il fait tomber ses victimes. On ne sort pas indemne de ces 500 pages : et si moi-même, j’étais aveuglé•e par certaines personnalités aussi brillantes qu’attirantes, sans percevoir l’oppression qu’elles me font subir, ou à leur entourage ? Et pire, sans être un pervers intégral, n’aurais-je pas moi-même des attitudes perverses, dévalorisantes, humiliantes ? En prenant le temps de raconter les situations à partir du vécu de Lilou, Claire Mazard jette une lumière crue sur les comportements narcissiques et les instincts de domination qu’ils nourrissent.
Je te plumerai la tête – Claire Mazard – Syros – 2020 (507 pages, 17,95 €)
***
Dans Maman les p’tits bateaux, Marie-Bénédicte ne supporte plus grand-chose depuis que son oncle Laurent a décidé de lui rendre visite tous les mercredis, quand elle est seule chez elle, père et mère au travail et frère au foot: ni son prénom qu’elle trouve atroce, ni son frère, ni ses parents ni même le superbe ordinateur qu'ils lui offrent pour ses 12 ans et dont elle a décidé qu’il était « gros, moche et gris ». C’est pourtant lui qui va devenir son confident et son seul ami pendant l’année qu’elle traverse, affrontant seule le frère chéri de sa mère. Marie-Bénédicte, qui a décidé qu’elle s’appellerait Maud, raconte cette traversée éprouvante au cours de laquelle elle marque d’une croix noire chaque mercredi, sans qu’aucun de ses appels au secours ne soit entendu, ni quand elle se rase la tête, ni quand ses notes dégringolent. C’est grâce à un livre emprunté au CDI qui raconte une histoire semblable au cauchemar qu’elle est en train de vivre, grâce aux mots de l’autrice qui va venir en parler dans sa classe, que Maud entrevoit une issue. D’autant que son cher ordinateur contient désormais un journal bien compromettant pour ce cher « tonton Tildou ».
À petites phrases courtes et sèches, comprimées par la souffrance et la culpabilité, Maud s’arrache l’indicible mot à mot de ce qu'elle subit et elle se fabrique avec son clavier un chemin pavé de ces mots pour se libérer. Car c’est bien l’écriture qui va réussir à briser le silence en portant la parole étouffée de Maud au-dehors d’elle-même. II y a « cri » dans « écrire ».
La mise en abyme est évidente : on peut en effet souhaiter que le livre de Claire Mazard, sans complaisance avec ce sujet délicat, participe à son tour à la délivrance d’une fille ou d’un garçon sous emprise, comme le livre de l’autrice invitée dans l’histoire qu’elle raconte a aidé sa jeune héroïne à « parler ».
Maman les p'tits bateaux – Claire Mazard – Le muscadier – 2020 –(80 pages, 9,50 €)
Inscription à :
Articles (Atom)
La plume de Marie
À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...
-
Jonas a 13 ans, les hormones le travaillent et la culpabilité aussi, mâtinée d'une forme de dégoût. Depuis que la pornographie s'est...
-
Un miracle de littérature Clémentine Beauvais avait au moins mille mauvaises raisons de ne pas écrire ce livre consacré à la vie de Marguer...
-
Une élève qui débarque en classe peu après la rentrée et fascine d’emblée la narratrice, ça ne vous rappelle rien ? Et si je vous cite « Il ...







