vendredi 27 mars 2020

Filles de la Walïlü



Lorsque vous aurez refermé le livre de Cécile Roumiguière, vous serez peut-être tentés comme moi de chercher sur une carte la presqu’île de Iurföll où l’autrice a fait grandir ses deux amies prodigieuses, Albaan et Lilijann. Ce pays d’eau et de glace, de neige et de forêt aura pris place en vous et vous aurez vu grandir ces deux petites filles jusqu’au seuil de l’âge adulte parmi des femmes de marins, solidement maîtresses de leurs destins individuels et communautaire. Au point que de savoir si Iurföll existe ou non n’aura finalement plus aucune importance puisque vous y aurez été emportés et n’en reviendrez pas tout à fait.

A Iurföll, les hommes sont en mer, ce qui oblige les femmes à avoir les pieds sur terre. La presqu’île et en particulier le village d’Ann-ville sont donc administrés par un Conseil de femmes au sein duquel tradition et modernité s’affrontent en s’efforçant de ne jamais rompre l’équilibre qui les gardées ensemble jusqu’ici. La vie des enfants, elle, est rythmée par les départs et les retours des pères, que les épouses ne sont pas moins impatientes de retrouver.

C’est donc dans une société en apparence harmonieuse, calée entre les fortunes de mer et les mystères de la forêt qu’Albann et Lilijann vont grandir, très tôt fascinées en même temps qu’effrayées par la légende de la Walïlü, une créature à la fois tutélaire et menaçante qui règne sur les terres de Morte Neige.

Pendant que galope l’imagination débordante des deux amies qui se risquent de plus en plus dans la forêt, une mystérieuse femme aux chiens s’installe dans le village et attire autour d’elle, peu à peu, de nombreux habitants. Dans quel but ? Est-ce une secte ? Sori Morï est-elle une sorcière ? D’où vient-elle ? Albaan va comprendre peu à peu qu’elle est l’objet avec sa famille d’une vindicte dont elle ignore l’origine et les mobiles mais qui vise à la détruire, elle, son frère Yohann et ses parents, Lana et Iūlians.

Avec Filles de la Walïlü, Cécile Roumiguière a créé un univers complet et prenant, où les filles et les femmes sont au premier plan et régulent la vie collective et amoureuse. Les garçons et les hommes ne sont pas absents ni écartés mais ils semblent ne plus détenir à eux seuls les clés ni la maîtrise de ce nouveau monde.

Filles de Walïlü - Cécile Roumiguière - l'école des loisirs - 2020 (271 pages, 15,50 €)

vendredi 20 mars 2020

Les enquêtes de Théo Toutou



Nul doute que Les enquêtes de Théo Toutou ont enfin trouvé leur écrin ultime avec cette superbe réédition proposée dans la collection Neuf de l’école des loisirs, solidement brochée et sertie dans une couverture pelliculée à rabats. L’objet livre est déjà beau en lui-même, compact et dense dans la main et les 16 enquêtes se lisent avec gourmandise.

Mais, au fait, connaissez-vous Théo Toutou ? Grand admirateur du polar américain, Yvan Pommaux en a transposé un certain nombre de codes dans l’univers animalier qui lui est familier et qui permet de tenir à distance, pour un jeune public, les plus noirs aspects du genre, tout en gardant la vigueur des intrigues où évoluent de beaux archétypes de méchants et méchantes à plumes, poils ou écailles.

Théo Toutou comme son nom l’indique est un chien, détective et écrivain, écrivain le jour et détective plutôt la nuit. Il forme avec l’inspecteur Duraton, un rat gouailleur qui l’appelle souvent en renfort, un redoutable tandem d’enquêteurs. Côté cœur, Théo n’est pas insensible au charme de Natacha, une élégante chatte libraire, qui n’hésite pas à lui emboîter le pas jusque dans les plus sinistres bas-fonds, même quand notre prévenant privé voudrait l’en dissuader. Il faut dire qu’elle sait user fort à propos de ses talents de judoka, cachés sous d’élégants tailleurs moulants et d’adorables bibis.

Différence heureuse avec les privés américains, Théo Toutou boit du thé et non du whisky et on en viendrait presque à le soupçonner de s’être mis à ce régime sec pour les beaux yeux de sa chic libraire de choc. Rappelons au passage que les chiens ne fument pas : encore un vice épargné à nos chères têtes blondes.

Les intrigues sont vives, bagarres et poursuites sont au rendez-vous et Yvan Pommaux excelle à dessiner les mêlées d’animaux, richement colorées par sa femme Nicole. On retrouve aussi de belles ambiances nocturnes qu’il magnifia à la même époque, soit il y a presque trente ans, dans Une nuit, un chat... Devant l’humour téléphoné de Duraton, Théo lève régulièrement les yeux au ciel, mais au final les deux compères s’entendent comme larrons en foire. Natacha introduit sa délicatesse dans ce monde de brutes sans rien perdre de sa détermination, particulièrement quand Théo semble s’attendrir un peu trop devant une belle chatte couturière qui sollicite ses talents. C'est la griffe de la jalousie qui réveille l'amour transi.

Cette superbe B.D. ravira petits et grands adeptes de la ligne claire dont Yvan Pommaux est un brillant représentant et fidèle continuateur. Les plus anciens qui ont été bercés par l'univers de Raymond Macherot et les aventures de Chlorophylle et Minimum retrouveront le monde décalé de ces animaux parlants qui n’ont rien de domestique et auxquels nous finissons par nous identifier sans même nous en apercevoir.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:42) :



Les enquêtes de Théo Toutou – Yvan Pommaux – BD de 8 à 88 ans - Neuf de l’école des loisirs –(230 pages, 12,50 €)

vendredi 13 mars 2020

Le jour où mon père a disparu




Comment parler politique aux adolescents sans les ennuyer avec des grands mots et des grands discours ? Benoît Séverac relève brillamment ce défi dans Le jour où mon père a disparu, en confiant à Étienne, dans l’été de ses quinze ans, le soin de démêler les raisons de la soudaine disparition de son père.

Cet événement renvoie brusquement l’adolescent à une situation qu’il n’a jamais su élucider. Pourquoi ses parents et lui ont toujours été considérés comme des parias dans le village où ils vivent ? Étienne s’est toujours senti exclu du foot, des fêtes et des bandes de copains. Même ses grands-parents et son oncle semblent brouillés à mort avec leur fils et frère et Étienne là aussi n’a jamais compris pourquoi. La disparition de son père est une sorte d’électrochoc. Il décide cette fois qu’il est temps pour lui de lever les mystères et les secrets qui entourent leur vie.

La mère d’Étienne, visiblement, sait des choses mais ne veut rien lui dire.  Où son père se trouve-t-il ? Silence et Étienne ne sait si c’est ignorance de sa part ou refus de lui parler. Alors il décide qu’il va enquêter lui-même et retrouver son père.

Benoît Séverac nous entraîne avec son jeune héros dans une sorte de quête initiatique. Étienne n’est plus un enfant, pour la première fois, il veut comprendre l’histoire de sa famille. Chemin faisant, il va croiser celle du Front de libération occitan et découvrir les tendances qui ont déchiré le mouvement jusqu’au sein de sa famille et qui ont fait de son père –il ne peut le croire - un traitre. Fuyant un moment la tourmente familiale, il va se retrouver au Pays basque avec son ami Yannis qui l’initie au surf. Bien plus important, Étienne va croiser Oihana et tomber amoureux. Brève et essentielle parenthèse dans cet été chaotique mais qui va se heurter là encore au monde des adultes. 

Au bout du bout, Étienne revenu chez lui va surtout découvrir qu’un secret familial peut en cacher un autre qui, cette fois, l’implique personnellement au plus haut point. Pourra-t-il traverser cette nouvelle épreuve ?


Benoît Séverac nous livre un roman d’apprentissage fiévreux qui, le temps d’un été initie son jeune héros aux luttes politiques et aux détours de l’amour. Au monde adulte.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:10) :

Le jour où mon père a disparu - Benoît Séverac - Syros - 2020 (230 pages, 15,95 €)

vendredi 6 mars 2020

Sophie Germain





Connaissez-vous Sophie Germain ? Sans doute que non, à moins que le hasard fasse que vous ayez fréquenté le lycée qui porte son nom dans le quartier parisien du Marais. Sophie Germain n'est connue que des mathématiciens qui se sont intéressés à l'histoire de leur discipline ou ont croisé au cours de leurs études un théorème qui porte son nom. Car Sophie Germain, c'est, nous apprend Sylvie Dodeller dans le livre qu'elle vient de lui consacrer, la « femme cachée des mathématiques ».

A la veille du 14 juillet 1789, alors qu'elle cherche dans la bibliothèque de son père un livre qui lui résisterait quelque peu, elle tombe sur les deux forts volumes d'une Histoire des mathématiques d'un certain Jean-Étienne Montucla. Elle n'a que treize ans, ignore jusqu'au nom de cette étrange matière et ne peut imaginer qu'elle va lui consacrer sa vie entière.

Sa jeune passion s'avère d'emblée si dévorante jusqu'en ses nuits, tel un coup de foudre amoureux, que ses parents songent un moment à la détourner de ce qui ressemble à une obsession, avec tous les arguments de l'époque qu'on opposait aux femmes savantes. Devant la détermination de leur fille, ils vont avoir l'intelligence de s'incliner et même de la soutenir. 

Sophie, en parfaite autodidacte, se met à dévorer tous les traités qui lui tombent sous la main. Bézout, Leibniz, Newton, Euler. Elle apprend le latin pour lire ces messieurs dans le texte. En 1794,  elle a 18 ans et le hasard mais aussi l’aplomb qui est le sien quand il s'agit de sciences, vont lui faire rencontrer dans sa librairie favorite un étudiant de l'École polytechnique qui vient d'être fondée et où enseignent les plus grands esprits du temps. Bien évidemment, l'école en question n'est pas ouverte aux filles, mais par l'intermédiaire d'Antoine Augustin Le Blanc qu'elle se met à  aider dans ses devoirs, elle va avoir la chance de rencontrer Lagrange, qui va la conforter dans sa vocation.

Sa réputation va grandir. Mais c'est encore sous un pseudonyme masculin qu'elle va entreprendre une correspondance scientifique avec Gauss, le grand mathématicien allemand. Peu à peu, elle va prendre sa place sur la scène scientifique française malgré tous les obstacles qu'une femme peut y rencontrer. C’est d'ailleurs incognito qu'elle remportera un Grand prix de l’Académie des Sciences.

Sylvie Dodeller nous conte sa vie comme un roman, qui explose un à un tous les plafonds de verre !

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:27) :


Sophie Germain - Sylvie Dodeller - l'école des loisirs - 2020 (140 pages, 11,50 €)

vendredi 28 février 2020

PLS


Angie et Sacha, des jumeaux, grands et maigres. Fille et garçon. Beaux. Fruits déguisés de l’adolescence, sucrés-amers, jamais assez de sucre pour emporter l’amer. Sacha, Angie l’appelle « mon rein », la moitié d’elle peut-être, les surnoms ont l’évidence du mystère. C’est Halloween, les parents ont laissé gentiment leur pavillon pour que les jeunes le mettent à sac le temps d’une nuit et d’un petit matin, « on sera de retour demain à 15 h » ont-ils prévenus. Que tout soit propre et rangé.

En attendant le jour d’après, c’est déjà alcools et musiques à gogo. La fête. Très vite l’ivresse et le son qui montent, la sueur, les corps dans cette liesse obligée qui les jette les uns sur les autres, la danse et la transe, attirances, répulsions, je te regarde, tu-me-regardes-te-regardant, défis trop vite grandis, gestes ébauchés, oubliés, ressurgis. Les mots, vite inutiles, s’étouffent dans le bruit.

Sacha semble perdu. Heureusement, Angie le suit comme son ombre, le retient, l’encourage, même de loin. Même d’une pièce à l’autre, Sacha entend sa voix qui traverse les murs. Sacha se fait draguer, s’enivre, vomit, s’effondre, se relève. Elle ? Oui, elle s’appelle Elle, penser à elle, c’est penser deux fois elle, Elle. Elle, peut-être comme le magazine ELLE ? Heureusement, les parents de Sacha ne l’ont pas appelé LUI. Elle, c’est figue. Drôle de parfum, juste entêtant, trace obstinée d’un corps parmi tous les autres, sillage à pister qui se donne en se dérobant.

Il y a longtemps, des siècles peut-être, Elle a consolé Sacha, ivre de mort. Peut-être l’a-t-elle-même sauvé, ce soir-là, en le déposant sur son lit, en PLS, cette position latérale de sécurité chère aux secouristes, en se glissant doucement dans son dos, doigts mêlés aux siens posés sur son ventre. C’est ainsi qu’Elle avait voulu le mettre au creux d’elle. Avec le souffle d’Elle dans son cou, Sacha s’était endormi jusqu’au matin comme un bébé. 

Cette nuit, c’est autre chose. Elle a disparu brutalement. Angie lui dit de la chercher. Sacha obéit, scanne la piste de danse, les corps que le mouvement emmêle, explore les chambres. Jusqu’à la trouver, enfin. Elle, dans la chambre d’Angie. « Bye bye, mon rein », maudite ardoise.

Plus fort, plus fort, Joanne Richoux explore admirablement, le temps d’une soirée, les désirs, les désordres et l’insoutenable pudeur des adolescents noyée dans le verlan. Au fil des heures, tout bat plus vite dans les cœurs et dans les têtes renversées par la musique, l’alcool et la fumée, comme si le temps était compté, comme si la vie ne pouvait plus attendre. Guidés par Sacha et son secret, lecteurs invisibles de ce petit monde lové dans les parenthèses d’une nuit, un peu voyeurs parfois, nous retenons notre souffle et tendons l’oreille pour saisir au vol ces bribes de désespoir et de bonheur dont l’autrice nous fait effleurer les mécanismes frénétiques et délicats.

Écouter cette chronique (extraits lu à 3:00) :




PLS – Joanne Richoux – Actes Sud junior – 2020 (96 pages, 13 €)

vendredi 21 février 2020

Lou après tout - III. La bataille de la Douceur



C’est avec un gros volume de plus de 500 pages que Jérôme Leroy conclut sa trilogie, Lou après tout, dont je vous ai présenté les deux premiers tomes [1]. C’est une Lou désormais âgée qui raconte la suite et la fin de l’histoire ouverte par le Grand effondrement du 13 juin 2040, 21h47. Elle a trouvé enfin la paix parmi les Amis de la Douceur, communauté refondée par des survivants réfugiés au flanc du Massif central.

A la fin du deuxième épisode, on avait laissé Lou s’enfuir de la communauté de Wim dirigée par un leader aussi autocrate que charismatique. Lou ne partait pas seule : Amir avait décidé de quitter Wim par amour pour elle, Maria, en partie responsable de l’attentat numérique qui avait provoqué la Grande panne l’accompagnait, ainsi que Cesaria, une jeune orpheline adoptée par Lou. Voyage périlleux et incertain vers le Sud, au milieu du chaos, des Bougeurs et des Cybs.

Lou fait mémoire de ce long périple, de la rencontre avec les Amis de la Douceur, et raconte l’ultime sauvetage, dont elle, la guerrière, va prendre la tête malgré elle.

On retrouve avec plaisir cette héroïne, flanqué de son jeune double, Cesaria, qui va s’aguerrir à ses côtés comme Lou enfant avait dû s’aguerrir aux côtés de Guillaume qui l’avait sauvée de la mort au début de l’histoire. Le contexte est toujours celui de la menace que font peser les terribles créatures dégénérées qui s’enfoncent elles aussi vers le Sud et qui contaminent ou dévorent tout ce qu’elles trouvent de vivant sur le front immense de leur avancée. Lou et ses amis sont aussi poursuivis par le leader de Wim qui n’a pas pardonné leur défection.

On ne dévoilera pas toutes les péripéties de cette odyssée ni quelle solution poétique va faire barrage à la barbarie des Bougeurs et des Cybs. Jérôme Leroy fait encore passer de fichus quarts d’heure à Lou et ses amis qui vont frôler la mort plus d’une fois. Il boucle sa trilogie, d’une façon qui laisse entrevoir une « sortie de crise », en quoi son récit se distingue de bien des sombres dystopies. La fin de notre monde ne sera peut-être pas la fin du monde si la Douceur l’emporte enfin.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:09) :



Lou après tout – III. La bataille de la Douceur – Jérôme Leroy – Syros (554 pages, 17,95 €)

[1] Livre I : Le Grand Effondrement - Livre II : La Communauté.



vendredi 14 février 2020

Ogresse



« Depuis que le père d'Hippolyte est parti, tout dans la vie de la jeune fille est déséquilibré. Sa mère s'enferme de longues heures à la cave et refuse de manger en sa présence. Elle lui prépare pourtant d'énormes pièces de viande qu'Hippolyte se force à avaler. Dans la rue où elles habitent, en bordure de forêt, leur voisine préférée a disparu sans laisser de traces. Et puis, un soir, la mère d'Hippolyte se jette sur elle et la mord. Que s'est-il passé ? »

Un père, une mère, leur fille, une vieille voisine. La quatrième de couverture que je viens de vous lire, tel un bikini, en montre beaucoup, mais cache l’essentiel. Et c’est heureux. Car la fille, Hippolyte, Hippie pour ses parents, « H » comme une hache pour ses condisciples, forme un autre quatuor avec Kouz, l’ami d’enfance, Benji qui vient d’arriver, et Lola, la voisine. Hippolyte est donc à l’intersection de deux ensembles et de deux mondes, celui des adultes et celui des ados. Tout le roman d’Aylin Manço vise à montrer ce que ça fait d’être dans ce lieu-là. On parle souvent de l’adolescence comme d’un passage individuel de l’enfance à l’âge adulte, aussi coûteux que nécessaire, parfois dramatique. Mais plus rarement du jeu des forces qui s’exerce en ce point, comme si jamais il ne devait passer. Plus qu’un passage, un simple moment de la vie, l’adolescence est en effet la révélation de ces forces et leur épreuve, et il tient, sinon au bonheur, du moins à l'équilibre mental de chacun, adultes et jeunes impliqués, que ce jeu opère un dévoilement aussi complet que possible des secrets cachés par les adultes, de ces fantômes de l’inavouable travaillant l’inconscient des enfants qui grandissent avec.

Dans Ogresse, Aylin Manço, avec une maturité d’écriture affirmée, excelle à montrer tout cela, plutôt qu’à le démontrer. Car son roman est un véritable récit initiatique qui vous embarque doucement jusqu’à l’indicible. Nous ne le savions pas - ou nous l’avions « oublié » - mais notre vie quotidienne est un roman d’horreur, l’horreur ordinaire de nos pulsions, normalement domestiquées mais qui menacent toujours de surgir sous le vernis de nos comportements civilisés. Ogresse, le titre l’annonce sans fards, s’inscrit dans la tradition des contes d’avertissement : filles, gardez-vous de vos mères dévorantes !

Mais l’autrice décrit aussi avec précision et subtilité l’évolution des rapports entre les quatre jeunes, deux filles et deux garçons, deux couples potentiels donc, les jeux d’attraction et de répulsion, d’alliances, l’émergence de la sexualité sur le fil funambule des amitiés croisées, déçues, grandies, renouées. Chacun va jouer à son tour un rôle décisif, fût-ce au prix d’apparentes trahisons, pour que la vérité advienne, cruelle, dérangeante, mais au final, salutaire pour Hippolyte comme pour Lola. C’est ce qui est étonnant. Ogresse, récit singulier, dérangeant et tranquillement démesuré, est en même temps un délicat roman d’apprentissage, dans lequel la solidarité de quatre ados et leur courage personnel triomphent des vieux silences adultes.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:05) :

Ogresse – Aylin Manço – Sarbacane – 2020 (274 pages, 16 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...